PARLONS PEUR
ANXIÉTÉ: LE DRAME DES TOUJOURS-INQUIETS
Mélissa Guillemette
15-02-2016
Quand ça va mal, ils s’inquiètent; quand ça va bien, ils s’inquiètent aussi. Que se passe-t-il donc dans la tête des anxieux?
Elle n’a lâché prise qu’une fraction de seconde. Juste assez pour que son ballon gonflé à l’hélium glisse de ses petits doigts d’enfant de quatre ans et s’envole. Plus il s’éloigne, plus grossit la boule d’angoisse dans son ventre à elle. «C’était la fin du monde. J’ai fait une crise monumentale, des heures durant», se souvient Émilie Sarah Caravecchia. Elle venait d’affronter son premier épisode d’anxiété.
Dans la vingtaine, ce n’est plus un ballon qu’elle craint de perdre, mais la tête. Elle s’inquiète alors, à outrance, pour tout et pour rien. Pour ses relations, ses finances, son appartement qui pourrait brûler, etc. Elle essaie toutes sortes d’astuces pour apaiser ses angoisses, dont le yoga.
«Pire erreur! Moi, toute seule dans ma tête? Le petit hamster qui s’agite dans mon crâne a juste plus de temps pour penser à tout ce qui pourrait arriver de terrible.» Puis elle reçoit un diagnostic de trouble d’anxiété généralisée. Cela signifie que son bouton d’alarme intérieur est ultra sensible.
«Encore aujourd’hui, dit cette professeure de littérature de 34 ans, quand je suis en crise d’anxiété, je me coucherais en boule et je me bercerais. Laissez-moi tranquille, éteignez les lumières!» Mais pas trop longtemps, parce que son hamster en résidence n’est jamais bien loin…
L’anxiété, c’est ce pincement qu’on éprouve quand on met la main dans sa poche ou son sac et qu’on réalise que le portefeuille n’y est pas. Ces deux secondes pendant lesquelles le cœur se serre et qu’une vague étrange secoue le corps, jusqu’à ce qu’on réalise: «Ah! c’est vrai, il est dans le manteau/l’auto/le bureau!»
L’anxieux ressentira un affolement similaire. Sauf que le portefeuille est là. Que c’est bien plus de deux secondes. Et qu’il se croit gravement malade, ou fou, comme Émilie Sarah; ou les deux.
Un Québécois sur quatre sera frappé d’anxiété intense à un moment ou l’autre de sa vie. Et un peu plus de 1 sur 10 vit avec un trouble anxieux; c’est-à-dire avec un niveau d’anxiété qui nuit à son fonctionnement quotidien et engendre de la détresse.
La famille des troubles anxieux représente d’ailleurs le problème de santé mentale le plus fréquent au Canada, plus encore que la dépression et les troubles de l’humeur; et les femmes sont deux fois plus touchées que les hommes.
Symptômes étonnants
L’anxiété est constituée de composantes cognitives (les pensées négatives, voire catastrophistes), comportementales (l’évitement de ce qui fait peur) et physiologiques (le travail de décodage de la menace). Le hic, c’est que, une fois achevée la préparation du corps, l’anxieux ne peut généralement ni fuir ni attaquer, car la menace n’est pas réelle…
De plus, les symptômes provoqués par l’activation physiologique de la réaction combat-fuite sont plutôt dérangeants: vision embrouillée, étourdissements, impression d’irréalité, vertige, sécheresse buccale, essoufflement, palpitations cardiaques, problèmes gastriques, transpiration, refroidissement ou moiteur des mains, tensions musculaires, lourdeur des jambes, tremblements, refroidissement ou engourdissement des pieds.
Ces sensations bouleversent encore davantage les anxieux affectés d’un trouble panique. Ceux-là en viennent à craindre la réapparition de ces symptômes très intenses. C’est ce qu’on appelle communément «la peur d’avoir peur». «Dans le trouble panique, dit Camillo Zacchia, l’anxiété, c’est 5% du problème. La peur de l’anxiété, c’est le reste: 95%.»
Maladie moderne?
Sommes-nous à «l’ère de l’anxiété»? Sachez que l’expression date de 1947 et reprend le titre d’un long poème de l’anglo-américain W.H. Auden, The Age of Anxiety. «On présente ça comme une maladie moderne, mais j’en doute, répond Guillaume Foldes-Busque. Nos ancêtres devaient connaître toutes sortes de stress, eux aussi. Mais il y avait probablement moins d’agents “stresseurs” chroniques dans leur environnement.»
Le chercheur vient de nommer l’un des éléments contribuant au développement de l’anxiété: ces stress qui nous gardent en état d’alerte pendant des semaines ou des mois. Mais d’autres facteurs pèsent également dans la balance.
Comme le tempérament: certaines personnes sont très sensibles à l’anxiété, ont une faible estime d’elles-mêmes et s’adaptent difficilement au changement. Souvent, elles pensent en termes absolus: tout est noir ou tout est blanc. Un traumatisme ou une enfance difficile augmentent également les risques de souffrir d’angoisse.
L’histoire d’Émilie Sarah Caravecchia témoigne d’un autre facteur important: l’hérédité. La jeune femme est anxieuse comme ses deux grands-mères, comme sa mère et comme sa sœur. «Quand je suis tombée enceinte de mon premier enfant, dit-elle, je me suis mise à paniquer à l’idée de lui transmettre ça.»
Mais le facteur génétique n’est pas fatal. «Dans une même famille, les enfants peuvent être très différents à cet égard, explique Camillo Zacchia. L’un sera anxieux et l’autre, pas du tout.» Une étude publiée dans l’American Journal of Psychiatry en 2015 réduit presque à néant l’impact génétique.
La transmission de l’anxiété du parent à l’enfant se ferait donc plutôt par apprentissage. Si un enfant se fait traîner chez le pédiatre au moindre toussotement ou rougeur cutanée, il est possible qu’il développe de l’anxiété liée à la santé, voire de l’hypocondrie. À la maison, si les parents ont de la difficulté à gérer leur anxiété, l’enfant la percevra par leur comportement et leur manière de la verbaliser.
Dans son livre L’enfant anxieux: Comprendre la peur de la peur et redonner courage, Jean E. Dumas, professeur de psychologie clinique développementale à l’Université de Genève, en Suisse, affirme que l’anxiété dans une famille donnée ne remonte pas à la nuit des temps: «Elle a vraisemblablement débuté il y a seulement une génération ou deux et finira par s’arrêter.» Il est même possible de faire un pied de nez à cette transmission, ajoute-t-il.
Allergie à l’incertitude
«Le principe est le même pour tous les troubles anxieux: ce qui les maintient, c’est l’évitement de la source d’anxiété», indique Michel Dugas, de l’Université du Québec en Outaouais. Il vaut mieux pratiquer l’exposition progressive, encadrée par un professionnel, une technique en TCC qui a fait ses preuves pour certains troubles comme les phobies. Par exemple, le phobique devra petit à petit s’exposer aux chiens jusqu’à ce que sa peur diminue: d’abord grâce à des livres sur le sujet, des vidéos, puis «en vrai» au parc et, enfin, il arrivera à en toucher un. Les personnes atteintes d’un trouble de l’anxiété généralisée, comme Émilie Sarah Caravecchia, peuvent elles aussi bénéficier de cette méthode.
Michel Dugas définit ce trouble comme une «allergie à l’incertitude». «Ces patients nous disent que, quand ça va mal, ils s’inquiètent; et quand ça va bien, ils s’inquiètent que ça puisse aller mal. C’est difficile d’exposer ces personnes à leurs peurs, car elles ont peur de tout; on ne peut pas leur faire vivre 72 expériences différentes. Mais ce qui relie toutes leurs peurs, c’est l’incertitude; c’est ça qu’elles essaient d’éviter.»
Pour en arriver à tolérer davantage le doute, ces anxieux doivent renoncer à leur besoin de tout maîtriser.
«Ce sont des personnes qui se surchargent de travail, car elles ont peur de déléguer, ou qui refusent une promotion puisqu’elles ne sont pas certaines de pouvoir relever le défi. Elles peuvent exiger que leur enfant leur parle au cellulaire tout au long du chemin qui les mène chez un ami ou demander régulièrement à leur conjoint, quand il ne sourit pas, si elles ont fait quelque chose, énumère M. Dugas. Tout ça les épuise.» En éliminant tranquillement ces comportements qui, de toute façon, ne préviennent aucunement les malheurs, l’anxiété diminuera.
La médication, ordinairement combinée à une psychothérapie, est une autre forme de traitement efficace. Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, des antidépresseurs, fonctionnent généralement bien. «Les médicaments aident à affronter la peur et à lâcher prise, explique Camillo Zacchia. Mais la psychothérapie agit à long terme, parce qu’elle aide l’anxieux à comprendre son anxiété et à changer ses perceptions. À ne plus avoir peur, même quand la médication a été arrêtée.»
Émilie Sarah Caravecchia a terminé sa thérapie psychologique. Elle prend toujours des médicaments, sur la recommandation de son médecin. «La pulsion de l’angoisse est encore là, dit-elle, mais je ne me laisse plus prendre. Je suis maintenant capable de reconnaître qu’il s’agit d’une angoisse, que ce n’est pas rationnel. Sauf si je suis hyper stressée ou fatiguée. Il peut encore m’arriver de mettre un doigt dans l’engrenage, de me laisser entraîner dans une boucle d’angoisse. Mais je sais qu’elle aura une fin!»
Car au-delà de l’anxiété, il y a une vie à vivre. «Des gens nous disent ne pas vouloir d’enfants, par exemple, parce qu’ils se sentent inadéquats», raconte Marie-Andrée Laplante. Ce genre de confidence fait écho à sa propre expérience. Pendant des années, cette femme dotée de beaucoup d’humour et d’un bon sens de la communication est restée cloîtrée à la maison par peur de vivre une attaque de panique dans un lieu public. Pourtant, elle était capable de grandes choses, comme de mettre sur pied Phobies-Zéro, une initiative qui lui a valu la Médaille de l’Assemblée nationale!
C’est ce genre d’histoires qui fait dire à Camillo Zacchia que le plus important, c’est de ne pas laisser l’anxiété gagner. «Elle ne doit pas déterminer nos choix de vie. Il faut agir comme si elle n’existait pas.»
Comme Gandhi qui avait la phobie de prendre la parole en public, avant de devenir le leader qu’on connaît. Comme l’auteur-compositeur-interprète québécois Stefie Shock qui a connu la panique… et le succès. Comme Émilie Sarah Caravecchia, maman aimante, prof dévouée et syndicaliste organisée: «À force de gérer beaucoup d’idées dans sa tête – le fameux hamster –, on finit par être pas mal bon pour gérer beaucoup de projets!»
In https://www.quebecscience.qc.ca/sante/anxiete-le-drame-des-toujours-inquiets/

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