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Éloge funèbre

par Baryton, Au coeur des pays d'en haut, dimanche 16 avril 2017, 12:35 (il y a 219 jours)

Voici l'intégrale de l'éloge funèbre que j'ai prononcée lors des funérailles de mon père le 11 mars dernier.

En ce jour de Pâques, je sens que l'on m'incite à la partager avec vous. Qui est ce « on » ? Je l'ignore. En quelque part toutefois, je reçois que c'est ce que mon père voudrait, que c'est en quelque sorte sa volonté que j'en fasse part à mes amis « virtuels ». Alors, qu'il en soit ainsi. Et Joyeuses Pâques à vous toutes et tous, de ma part et de sa part ! ;-)

Il y a près de vingt ans, à l’occasion du décès du père d’un ami, j’ai lu la pensée suivante sur la carte de remerciement qu’il m’a fait parvenir : « La perte d’un père est le premier chagrin que l’on pleure sans lui ». Voilà qui a suscité en moi une certaine réflexion.

Certes, le départ d’un être cher est source de chagrin, de deuil, qui doit être pleinement vécu, en raison de l’immense vide que ce départ laisse dans nos vies. Beaucoup de souvenirs se bousculent dans nos esprits, beaucoup d’émotions remontent à la surface également, occasionnant parfois un trop-plein qui doit être évacué. Il faut donc laisser le temps au temps de faire son œuvre de guérison.

Mais ce qui m’a également interpellé dans cette pensée, c’est l’apparente finalité qu’elle semble conférer au décès. Et cela m’amène à me poser les questions suivantes : la vie s’arrête-t-elle vraiment à la mort? Ton départ, papa, nous aurait-il donc séparés? Je ne saurais souscrire à cette fatalité.

En effet, tu demeureras toujours présent et bien vivant dans le cœur et les pensées de toutes les personnes que tu as su aimer à ta manière et qui ont su t’aimer à leur manière : ton épouse (avec laquelle tu as passé tout près de 62 ans conjugaux, faut l’faire!), ta fille, ton fils, tes petits-enfants, tes arrières petits-enfants, ta bru, ton gendre, tes sœurs, tes frères, tes belles-sœurs, tes beaux-frères, tes nièces, tes neveux, tes autres parents et tes amis.

On dit parfois que la mémoire est une faculté qui oublie; ce que l’on oublie cependant parfois de dire, c’est que la mémoire, tout dépendant des circonstances, bien entendu, sait également être porteuse de paix. Et lorsque la paix nous habite, la vie prend un tout autre aspect. En effet, la paix est source de libération, tant pour la personne qui nous quitte que pour celles qui restent. Et cette paix ne peut prendre naissance que grâce à l’espérance selon laquelle la vie se poursuit au-delà des apparences.

Bien sûr, qui dit mémoire dit souvenirs. Et parmi leur multitude, comment oublier ces vacances, au bord de la mer entre autres, que tu nous as si généreusement fait vivre? Comment oublier les repas que tu nous apportais souvent à ton retour de travail, le jeudi soir de la paye, ou encore les fois où tu nous as emmenés chez Labelle BBQ ou Piazza Tomasso? Il faut dire que toi-même ne te débrouillais pas si mal sur le gril! Et que dire de ces soirées passées ensemble à regarder ou écouter la Soirée du Hockey ou nos Expos, nos amours! Et tous ces petits secrets, surnoms et jeux de mots complices que nous partagions!

Je te vois encore dans ton bel habit de chef de groupe du 4e degré des Chevaliers de Colomb, que tu portais si fièrement et dignement; nous t’attendions impatiemment les veilles de Noël pour l’ouverture des nombreuses étrennes après la messe de minuit, alors que tu devais demeurer avec ton groupe jusqu’à la fin de la messe de l’aurore et de la messe du jour. Sire Chevalier!

Je me souviens également des crooners, des big bands et de la musique de jazz, qui t’ont fait chanter et danser; quelques noms défilent devant mes yeux : Gilbert Bécaud, Michel Legrand, Charles Trenet, Frank Sinatra, Mario Lanza, Johnny Mathis, Glenn Miller, Harry James, Artie Shaw, André Gagnon, Henry Mancini, Oscar Peterson, Stéphane Grappelli et Lawrence Welk. Et également, Nat King Cole, dont le grand succès, Mona Lisa, que tu as toi-même repris sur disque, n’a rien à envier à son interprétation, ou presque…

Merci de m’avoir donné l’occasion de poursuivre ces longues études qui me permettent aujourd’hui d’exercer la profession que j’aime tant. Merci de m’avoir enseigné l’honnêteté et la persévérance. Et merci de m’avoir accompagné lorsque je jouais au hockey, au baseball et au cours de mon séjour dans les cadets de l’armée. Nous nous sommes en outre rencontrés au fil des livres : Tintin, Astérix, Michel Vaillant, Arsène Lupin, Rouletabille et Maigret, entre autres.

Oh! Il y aurait encore tellement, tellement à raconter. J’ajouterai que je ne saurais oublier les nombreux et heureux moments passés au 4320, boulevard Lasalle, chez grand-papa Paul. Je sais combien cela te faisait plaisir de nous y emmener, plaisir parfois un peu gâté en raison de nos quelques espiègleries. Mais n’étions-nous pas sages comme des images? Enfin, passons… Mais surtout, jamais je n’oublierai le regard que nous avons échangé, la dernière fois que je t’ai vu, lorsque mes yeux rencontrèrent tes yeux, d’un si beau vert, où se voyait une lumière exprimant la joie, la sérénité et la paix, qui ne pouvaient provenir que d’un autre monde; tu venais de me signifier, à ce moment, que tu étais prêt à y accéder.

Papa, tu nous as accueillis, comme tu as accueilli nos enfants, ainsi que les enfants de nos enfants. Tes joies furent nos joies, tes peines furent nos peines; nos joies furent tes joies, nos peines furent tes peines. Tu nous as épaulés aussi longtemps que tes forces te l’ont permises, et du mieux que tu le pouvais.

Papa, tu entreprends maintenant un nouveau voyage qui te mènera aux confins de l’infini. Tu y retrouveras notamment ta mère, ton père, l’une de tes sœurs et l’un de tes frères, ainsi que tous les parents et amis qui t’ont aimé et que tu as aimés, et qui ont également fait leur transition.

Je ne doute pas un instant que tu seras maintenant bien occupé à faire de belles rencontres et à admirer de sublimes paysages. Je te souhaite surtout de beaux climats tropicaux, toi qui trouvais l’hiver bien longuet et surtout, comme tu te plaisais à le dire… flette! (Nous en avons d’ailleurs une preuve éloquente aujourd’hui.) Je te vois déjà t’adonner à d’intéressantes activités; toutefois, je ne crois pas que l’assurance soit une priorité là-bas, car les accidents, vols et catastrophes doivent tout de même y être assez rares. De même, j’ignore s’il y a la télévision à cet endroit; le cas échéant, on doit certainement y voir des émissions beaucoup plus intéressantes et édifiantes que celles auxquelles nous avons droit ici. Quant à la politique, elle y est probablement une affaire assez simple, qui ne déchaîne peut-être pas autant les passions que dans notre monde et qui, espérons-le, est sans doute davantage régie par la compassion, la sagesse et la probité. Nul doute que tu sauras y ajouter ton grain de sel, et c’est très bien ainsi.

Et, bien sûr, comme nous te connaissons bien, tu arriveras certainement à trouver le temps de jouer une petite partie de golf à l’occasion. Le choix et la beauté des parcours doivent être assez extraordinaires là-bas; peut-être même que l’on y connaît de mémorables 19e trous, qui sait! Mais il y a une chose en particulier que j’aimerais te demander : si jamais, à l’occasion d’une partie, un jeune caddy t’accompagne et que, dans son innocence et son enthousiasme, il s’exclame soudainement parce qu’il voit une petite souris descendre d’un arbre alors que tu t’apprêtes à jouer un coup, et que ce faisant, ta balle se retrouve à l’eau parce qu’il t’a fait perdre ta concentration, je t’en prie, ne le gronde pas. Car si tu savais à quel point il t’aime, ce jeune caddy.

Si tu le veux bien, papa, et si vous le voulez bien, je propose ce merveilleux poème attribué à William Blake, tout à fait de circonstance, et que l’on retrouve sur ton signet commémoratif :

« Un navire appareille.

Il déploie ses voiles blanches à la brise du matin et cingle vers l’océan.

C’est là un objet de beauté, et je restais à le regarder jusqu’à ce qu’enfin, il s’efface à l’horizon, et que quelqu’un à mes côtés dise : « Il est parti ».

Parti où? Parti de ma vue, c’est tout.

Il garde les mêmes taille, mâts, bastingage, et coque, que lorsque je le voyais, et il est tout aussi capable de porter son fardeau et son fret vivant à sa destination.

Qu’il diminue, qu’il échappe totalement à ma vue, voilà qui est en moi, pas en lui.

Et juste au moment où quelqu’un dit à mes côtés : « Il est parti », voici que d’autres le regardent venir et d’autres voix s’élèvent : « Le voici, Il vient ».

Au revoir papa. Merci infiniment de tout ce que tu as fait pour nous. Nous t’aimons toutes et tous; sache que tu vivras toujours dans nos cœurs, car tu as su nous toucher au plus profond de notre être. Nous saluons ton courage remarquable et exemplaire devant la maladie, qui t’a si souvent affligée. Repose-toi bien maintenant, car tu l’as amplement mérité. Sois en paix! Et soyons en paix, car c’est ce que tu voudrais.

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Les nuages passent
Sur la montagne, et là-haut
La neige, l’espace!

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